• UN TRES BEL ARTICLE D'HERVE GATTEGNO DU POINT REPRIS POUR VOUS

    Paris-Tripoli : l'accord secret

    26/07/2007 - Hervé Gattegno - © Le Point - N°1819

    Pour convaincre Kadhafi, Nicolas Sarkozy a promis le soutien de la France à l'entrée de la Libye dans la zone CFA et la signature d'un accord de défense qui tourne la page de vingt années de relations marquées par le souvenir du terrorisme. Récit d'une négociation éprouvante.

    « Allô, Claude, vous en êtes où ?
    - Nous allons embarquer, monsieur le président.
    - Vous êtes avec les infirmières ? Vous pouvez m'en passer une ? »

    Il est 5 h 45, mardi 24 juillet. Sur le tarmac de l'aéroport de Tripoli, le secrétaire général de l'Elysée, Claude Guéant, tend son téléphone portable à Christiana, celle des cinq infirmières qui parle un peu l'anglais. Au bout du fil, elle entend Nicolas Sarkozy lui souhaiter la bienvenue à l'air libre, hors de l'enfer des geôles libyennes, où elle et ses codétenues ont passé les huit dernières années. « C'est le plus beau jour de ma vie ! » lui répond-elle.

    L'échange ne dure que quelques secondes. Avant d'embarquer à bord de l'avion présidentiel français pour rentrer à Sofia, les passagères doivent encore passer leurs maigres balluchons sous le portique de contrôle des bagages, comme pour un vol ordinaire. Ultimes manifestations du formalisme libyen : hagardes, épuisées, les rescapées ne peuvent pas encore se sentir vraiment libres.

    Quelques instants plus tôt, dans une petite salle de l'aérogare à la décoration spartiate, les officiels libyens leur ont fait signer le procès-verbal de remise aux autorités de leur pays, en présence de l'ambassadeur bulgare. A leur compagnon de captivité, médecin palestinien naturalisé bulgare, les fonctionnaires de Tripoli ont été jusqu'à demander de choisir par écrit sa destination, entre les deux pays... Ce n'est qu'une fois en vol que les six rescapés pourront souffler. Pendu au téléphone avec Guéant et avec Cécilia, son épouse, Nicolas Sarkozy a suivi en direct le décollage, avant d'être informé par eux que l'Airbus venait de quitter l'espace aérien libyen. « Cette fois, c'est bon » , a lâché, à cet instant, le chef de l'Etat.

    La veille au soir, rien n'était encore définitivement joué. Reçus à 19 heures au siège du gouvernement de Tripoli par le colonel Kadhafi, les deux émissaires très spéciaux du président français, qu'accompagnait la commissaire européenne aux Relations extérieures, Benita Ferrero-Waldner, étaient sortis de son bureau « relativement optimistes » . Ils en avaient aussitôt fait part à l'Elysée. « La situation reste évanescente » , relativisait néanmoins Claude Guéant. Au cours des discussions, de vive voix ou par téléphone, le « Guide de la révolution », ainsi qu'on l'appelle à Tripoli, se montrait tel qu'en lui-même : « impénétrable, toujours prêt à se lancer dans de longues tirades visionnaires qu'il ne faut surtout pas interrompre » , témoignera plus tard l'un des participants. Tard dans la nuit, alors que les émissaires français faisaient les cent pas à l'hôtel Corinthia, entourés d'officiels libyens - dont plusieurs ministres et l'influent chef du protocole de Kadhafi, Nuri Mismari -, c'est encore par un coup de téléphone que la situation s'est débloquée : un appel de l'émir du Qatar au leader libyen, qui mettait fin à deux jours d'incertitude sur le règlement financier qui entravait depuis si longtemps le dénouement de l'affaire des infirmières.

    Dans l'ombre des tractations diplomatiques, c'est en effet la question de l'indemnisation des victimes de l'hôpital de Benghazi qui retardait encore, lundi, l'extradition des prisonnières. Et pour cause : les Libyens attendaient que la Caisse spéciale de Benghazi, créée en 2005 sous l'égide de l'Union européenne, mette la somme promise (environ 400 millions de dollars, soit 290 millions d'euros) à la disposition effective des familles des enfants contaminés par le sida. Or la Caisse ne disposait, jusqu'à ces derniers jours, que d'à peine 130 millions d'euros.

    D'où l'intervention de l'émir du Qatar, directement sollicité par Nicolas Sarkozy avant d'entrer en relation avec le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso - ainsi que l'a confirmé au Point une source proche des négociations. Le souverain de ce micro-Etat du golfe Persique, qui s'était affiché au côté du président français lors du défilé du 14 Juillet, a apporté la garantie de son pays, riche de ses pétrodollars, au déblocage des sommes par la Banque centrale libyenne.

    La Fondation Kadhafi, dirigée par l'un des fils du colonel, a alors pu avancer les fonds nécessaires, que la Caisse et l'Union européenne devront théoriquement rembourser dans les années à venir grâce à des « contributions volontaires » venues de tous horizons, Etats ou organisations internationales - à moins que le Qatar ne se substitue à eux en faisant jouer sa garantie. Mardi matin, c'est sur le tarmac de l'aéroport que la commissaire européenne Benita Ferrero-Waldner a signé le « mémorandum » bardé de tampons qui fixe ces conditions, alors que les réacteurs de l'Airbus présidentiel commençaient à tourner...

    Quelques heures plus tard, à Paris, dans la salle des fêtes de l'Elysée, Nicolas Sarkozy rendait un hommage insistant, lors d'une conférence de presse organisée dans l'urgence, à « la médiation extrêmement importante de l'émir du Qatar » . Ce dernier devrait aussi obtenir un remerciement plus concret : le feu vert du gouvernement français à l'entrée du fonds d'investissement qatarien dans le capital d'EADS. Un investissement que l'émirat propose depuis plusieurs mois, sur fond de rapprochement économique avec la France de plus en plus manifeste, qui s'est traduit, le mois dernier, par un juteux contrat de surveillance de ses frontières consenti au même groupe EADS, via l'une de ses filiales, pour 240 millions d'euros.

    Mais la libération des captives comporte d'autres clauses secrètes, qui impliquent, à des degrés différents, l'Europe et la France. « La Libye a compris que par ce geste elle pouvait réintégrer le concert des nations » , déclarait, mardi, Nicolas Sarkozy. Cette normalisation annoncée des relations entre Paris et Tripoli devrait aboutir à la signature prochaine d'un accord de défense aux termes duquel la Libye disposera de la protection française en cas d'agression de son territoire.

    Un protocole de « partenariat stratégique » mentionnant ce point avait été préparé depuis plusieurs semaines pour unir les deux pays, pacte hautement symbolique, destiné à tourner la page de vingt ans de relations marquées par le terrorisme et le souvenir de l'attentat contre le DC10 d'UTA, en 1989. « La Libye ayant renoncé aux armes de destruction massive lors de la guerre d'Irak, il était devenu envisageable d'en faire un partenaire à plein titre » , soulignait, mardi, un membre de l'entourage présidentiel.

    Outre ses dispositions militaires, le document, soumis à la signature des deux chefs d'Etat au cours de la visite de Nicolas Sarkozy à Tripoli, mercredi 25 juillet, ouvre la voie à des coopérations industrielles incluant le nucléaire civil. Les Libyens souhaitent obtenir l'aide de la France afin d'ériger trois centrales nucléaires. Ce projet, qui pourrait intéresser les entreprises françaises Areva et Alstom, aurait aussi l'avantage d'inclure des équipements de désalinisation de l'eau de mer, destinés à favoriser l'agriculture libyenne.

    A ces perspectives économiques s'en ajoutent enfin d'autres, plus politiques mais tout aussi spectaculaires : à Tripoli, Claude Guéant et Cécilia Sarkozy ont transmis au colonel Kadhafi la promesse présidentielle d'apporter le soutien officiel de la France à son projet d'« Union africaine », sorte de grande fédération continentale que le leader libyen entend substituer à la vieille Organisation de l'unité africaine (OUA). Le chef de l'Etat a en outre assuré à son homologue que la France appuierait également l'entrée de la Libye dans la zone monétaire CFA, à laquelle appartiennent la plupart des pays de l'Afrique francophone. Un autre geste fort qui contribuera à renforcer l'influence du colonel Kadhafi sur le continent africain.

    Enfin, le leader libyen aura gagné, dans la résolution de l'embrouillamini des infirmières, un accord avec l'Union européenne (UE) qu'il se désespérait d'obtenir : il porte sur la création d'une zone franche dans le sud de son pays, destinée à retenir sur place les milliers d'immigrants clandestins tchadiens et nigériens qui y affluent sans cesse, dans l'espoir de gagner l'Europe, via l'Italie. Le milliard d'euros annuel d'aides versées par l'UE, actuellement disséminé entre les différents pays de la région et, dès lors, sans grande efficacité, pourrait être affecté à cet objectif, dont la réalisation constituerait un succès supplémentaire pour Kadhafi.

    « Rien de tout cela n'était acquis , expliquait Claude Guéant à son retour, épuisé mais soulagé. La libération des infirmières n'était pas qu'un fruit bien mûr qu'il restait à cueillir. » Dans cette mission à haut risque, le secrétaire général de l'Elysée a définitivement gagné ses galons d'homme fort de la présidence, cumulant les attributions d'un bras droit et d'un sherpa, quand les ministres, les conseillers diplomatiques et le Quai d'Orsay tout entier ont été réduits à jouer les utilités.

    De la part réellement prise dans les négociations par Cécilia Sarkozy, on ne saura rien, sinon qu'elle a pu s'entretenir une demi-heure en tête-à-tête avec le colonel Kadhafi, lundi soir, après un précédent rendez-vous lors de sa première visite à Tripoli, le 12 juillet. Mais sa présence au côté de Claude Guéant devait avant tout attester l'implication personnelle du président français dans la résolution du contentieux des infirmières.

    « Kadhafi ne parle qu'aux chefs d'Etat » , avait confié à Nicolas Sarkozy l'un des conseillers officieux qui ont contribué à l'expédition élyséenne en Libye. Or le président a refusé, coûte que coûte, de confirmer sa venue à Tripoli tant que les prisonnières de Benghazi n'étaient pas rentrées en Bulgarie. Seule son épouse pouvait donner aux discussions franco-libyennes le lustre espéré par Kadhafi. Malgré ses réticences à jouer le rôle de « première dame », elle a accepté la mission. Tourmentée, observée, critiquée, Cécilia Sarkozy y a, elle aussi, enregistré un succès. A certains de ses proches elle a confié qu'elle se sentait parfois prisonnière à l'Elysée. La libération des infirmières bulgares annonce peut-être aussi la sienne.

    Chronologie

    19-2-1999 Annonce par Tripoli de l'arrestation des infirmières et du médecin palestinien.
    7-2-2000 Ouverture du premier procès.
    3-9-2003 Dépositions des professeurs Luc Montagnier et Vittorio Colizzi affirmant que la contamination résulte des conditions d'hygiène de l'hôpital.
    6-5-2004 Condamnation à mort des accusés, qui font appel.
    11-5-2006 Ouverture d'un nouveau procès après la création d'un fonds de compensation international pour les victimes.
    19-12-2006 Confirmation de la peine capitale. Appel des accusés le 17-2-2007.
    A partir du 10 juin 2007, négociations entre l'Union européenne et la Libye. Les émissaires européens se succèdent à Tripoli. Annonce par la Fondation Kadhafi d'un accord sur les compensations financières, mais confirmation des peines de mort par la Cour suprême le 11 juillet.
    12 juillet Mission à Tripoli de Cécilia Sarkozy et Claude Guéant.
    17 juillet Les familles reçoivent 1 million de dollars par victime. La peine de mort est commuée en prison à vie.
    22 juillet Nouvelle démarche auprès du colonel Kadhafi de Cécilia Sarkozy, Claude Guéant et Benita Ferrero-Waldner, commissaire européenne.
    24 juillet Libération et arrivée à Sofia des six prisonniers.


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